Élections québécoises de 1944

 
8 août 1944

Retour de l'Union nationale


Maurice Duplessis, premier ministre du Québec
D'importantes innovations marquent le déroulement des élections provinciales du 8 août 1944. D'abord, les femmes participent au scrutin pour la première fois, une revendication de longue date à laquelle le gouvernement libéral d'Adélard Godbout a finalement donné suite en 1940. Québec procède également au relevé des électeurs, une opération effectuée à travers la province par quelque 18 000 énumérateurs entre le 11 et le 15 juillet.

Sur le pied de guerre

Le contexte de la guerre demeure néanmoins l'élément central de la campagne. Le gouvernement sortant présente un bilan législatif substantiel - Loi des relations ouvrières, obligation scolaire jusqu'à 14 ans, gratuité de l'enseignement, création de la Commission hydroélectrique de Québec (Hydro-Québec), etc. Mais c'est la question de la participation obligatoire des Canadiens au conflit en Europe qui domine les enjeux, éveillant les passions et suscitant les déclarations les plus incisives.

Cinq ans après avoir promis de résister à la conscription, le chef du Parti libéral du Québec, qui souhaiterait amener le débat sur ses réalisations, doit encore justifier sa position : « C'est parce que j'ai appuyé un gouvernement libéral, à Ottawa, en 1940, que vous n'avez pas la conscription. » (10 juillet 1944, p. 7) Mais la formule qu'il martèle lors de ses assemblées publiques - « Volontariat, oui; coercition, non » - ne réussit pas à endiguer le flot de la contestation, alimentée par les besoins exprimés pour des troupes supplémentaires en Europe.

L'Union nationale de Maurice Duplessis mène la charge. Dans ses discours, l'ex-premier ministre s'attaque, entre autres, à l'endettement de la province, à la nationalisation de la Montreal, Light, & Heat Power et à la politique fiscale du gouvernement : « Tout a été taxé, depuis la suce du bébé, jusqu'au cercueil du mort. » (10 juillet 1944, p. 7) Il garde tout de même ses pointes les plus acérées pour décrire les liens entre libéraux provinciaux et fédéraux. Elles portent évidemment sur la participation à la guerre, mais aussi sur ce qu'il perçoit comme la soumission de Godbout aux visées centralisatrices d'Ottawa sur le plan des ententes fiscales : « La coopération dans l'humiliation et l'assujettissement, je n'en suis pas. » (10 juillet 1944, p. 7)

La défense de l'autonomie provinciale est également un cheval de bataille du Bloc populaire, un parti anti-conscriptionniste, créé dans le contexte du plébiscite du 27 avril 1942, qui présente 90 candidats. Déjà représenté à la Chambre des communes, le Bloc en est à sa première tentative sur la scène provinciale. Son jeune chef André Laurendeau, 32 ans, dénonce l'attitude de Godbout et les coûts engendrés par la guerre. Favorable à des politiques progressistes, il écorche également Duplessis pour son mandat de 1936-1939 et sa complaisance à l'endroit des trusts. Jouant la carte de la nouveauté, il affirme : « Nous sommes un peuple que les vieux partis ont trompé. » (12 juillet 1944, p. 8)

Le Bloc cherche à faire sa place dans cette lutte à trois dont l'issue reste incertaine. Il a des appuis au journal Le Devoir et ses assemblées publiques, comme celles qui se déroulent au marché Jean-Talon, le 12 juillet, et au stade Delorimier - avec Henri Bourassa - , le 3 août, font courir les foules. Son opposition farouche à la conscription et ses appels au sentiment nationaliste canadien-français lui attirent aussi la méfiance. On parle, notamment dans la presse anglophone, de l'extrémisme et du fanatisme du Bloc que certains vont jusqu'à qualifier de « séparatiste ». Godbout avance même qu'un appui à ce parti « pourrait signifier le début de la guerre civile ». (29 juillet 1944, p. 3.)

Laurendeau tente de calmer le jeu dans ses discours, dont un en anglais qui est radiodiffusé. Les trois principaux partis en lice ont d'ailleurs recours à la radio pour faire valoir leurs idées.

Vainqueur aux sièges, mais non aux voix

Avec 355 candidats sur les rangs, les élections de 1944 établissent un nouveau record de participation au Québec. En plus des trois partis de tête, la Co-operative Commonwealth Federation, une formation de gauche qui vient de former le gouvernement en Saskatchewan, compte 25 candidats. L'Union des électeurs, un mouvement défendant les valeurs conservatrices, est pour sa part représentée dans 11 circonscriptions.

Les deux favoris demeurent le Parti libéral et l'Union nationale. Même si la campagne s'avère difficile pour Godbout, chahuté lors de plusieurs assemblées, sa formation conserve de solides appuis dans la presse, auprès des anglophones ainsi que du mouvement ouvrier. L'Union nationale compte de son côté sur un chef aguerri et une équipe formée de nombreux ex-députés, emportés par la vague rouge de 1939. Enfin, l'élément impondérable dans cette équation est le Bloc populaire qui s'engage dans ses premières élections générales.

Cette fois, il n'y aura pas de balayage. Au coude-à-coude, unionistes et libéraux ne sont séparés que par 18 000 voix. Mais les particularités de la carte électorale, qui donne une prime aux circonscriptions rurales moins populeuses, jouent en faveur de l'Union nationale. Avec 38,0% des voix, soit 1,3% de moins que le Parti libéral, elle rafle 48 des 91 sièges en jeu, lui procurant la majorité à l'Assemblée législative. Malgré leurs succès à Montréal et Québec, les Rouges ne font élire que 37 députés, ce qui les confine à l'opposition.

Avec un total combiné de 77,3% des votes exprimés, les deux « vieux partis » restent nettement à court des résultats de 1939. Néanmoins, le Bloc populaire ne tire pas pleinement profit de cette insatisfaction. Même avec 14,4% des votes, il ne fait élire que 4 députés, dont le chef Laurendeau. S'il y a bel et bien changement de la garde à Québec, les bouleversements que laissait supposer le contexte explosif de la guerre n'ont pas eu la portée que plusieurs anticipaient.


Les réactions des médias

Sources:

La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir.

André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages.

André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages.

André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages.

Conrad Black, Duplessis : l'ascension, Montréal, Éditions de l'Homme, 1977, 487 pages.

Paul-André Comeau, Le Bloc populaire, 1942-1948, Montréal, Québec/Amérique, 1982, 478 pages.

Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages.

René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages.

Jean-Guy Genest, Godbout, Sillery, Septentrion, 1996, 390 pages.

Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages.

Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960).

Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages.

Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages.

Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages.

Réjean Pelletier, Partis politiques et société québécoise : de Duplessis à Bourassa, 1944-1970, Montréal, Québec/Amérique, 1989, 397 pages.

Herbert F. Quinn, The Union Nationale, a Study of Quebec Nationalism, Toronto, Toronto University Press, 1963, 249 pages.

Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome II, 1931-1966, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1971, 236 pages.



Répartition des sièges
PartiN%
Union nationale (UN)4852,75
Parti libéral du Québec (PLQ)3740,66
Bloc populaire (BP)44,40
Indépendant (IND)11,10
Commonwealth coopératif (CCF)11,10
Total91100.00

Répartition des votes
PartiN%
Parti libéral du Québec (PLQ)523 31639,35
Union nationale (UN)505 66138,02
Bloc populaire (BP)191 56414,40
Commonwealth coopératif (CCF)33 9862,56
Indépendant (IND)19 3531,46
Union des électeurs (UDE)16 4521,24
Libéral indépendant (LII)8 6560,65
Ouvrier indépendant (OUI)8 3550,63
Ouvrier progressiste (OUP)7 8730,59
Union nationale indépendant (UNI)6 7750,51
FCC indépendant (FFCI)3 0150,23
Candidat du peuple (CDP)2 5830,19
Nationaliste indépendant (NID)2 1240,16
Bloc populaire indépendant (BPI)1560,01
Total1 329 959100.00



L'électorat en nombres absolus
Population totale3 331 882
Personnes inscrites1 865 396
Suffrages exprimés1 345 550
Suffrages valides1 329 959


L'électorat en pourcentages
% de la population inscrite55,99
% de participation72,13
% des suffrages valides98,84
% de la population s'étant exprimée40,38


Les candidats et les élus en nombres absolus
Nombre de sièges91
Sans élection (élu par acclamation)0
Nombre de candidats333
Nombre de candidates0
Nombre de femmes élues0


Les candidats et les élus en pourcentages
% de candidatures féminines0,00
% des femmes à l'assemblée0,00
* Le droit de vote et de se présenter est accordé aux Québécoises en avril 1940
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